« On peut faire des choses qu'on avait abandonnées parce que c'était trop compliqué, tout simplement. »Yves-Marie Théréné, journaliste au service des sports du Télégramme
Le dimanche soir, au service des sports du Télégramme, les résultats tombent par dizaines. Courses cyclistes, courses à pied, trails de village : les clubs, les organisateurs et les fédérations envoient leurs classements comme ils peuvent. En PDF, en Word, en Excel.
Les lecteurs, eux, veulent une seule chose : retrouver leur place. Pour cela, il faut mettre ces classements en ligne, avec un petit moteur de recherche. Sur le papier, rien de plus simple. Dans la réalité, un casse-tête.
« Une usine à gaz »
Le service s'y est essayé au début de la dernière saison de vélo, avec Flourish, un outil de visualisation de données du marché. Yves-Marie Théréné, journaliste au service des sports, n'a pas oublié.
« Une usine à gaz. On avait autre chose à faire le dimanche que du copier-coller sur des colonnes. » Les PDF devaient d'abord passer par un autre logiciel pour devenir des tableaux. Chaque fichier réclamait son bricolage.
L'expérience tourne court. Le verdict tombe, sans appel :
« C'est pas un travail de journaliste. C'est un travail technique, c'est un travail épuisant, c'est inintéressant. Tout le monde se renvoie la patate chaude. »
Yves-Marie Théréné
La tâche est abandonnée. Les classements ne sont plus mis en ligne.
Une idée lancée en pleine formation
Le déclic vient d'une formation à l'intelligence artificielle générative que j'anime au printemps pour la rédaction. Yves-Marie Théréné y évoque le problème à voix haute : si on pouvait régler ça, ce serait génial.
Je m'empare du sujet. Un premier prototype voit le jour pendant la session. Je ne suis pas informaticien et je n'ai jamais écrit une ligne de code : l'application est construite en dialoguant avec l'IA.
Le 4 mai, j'envoie l'outil au service des sports. Le lendemain, le journaliste précise le besoin : les fichiers arrivent en xls, en csv, en PDF, et ils débordent d'informations inutiles, dossards, sous-catégories, temps intermédiaires. « Il faudrait que l'appli nous demande les champs à garder. »
Le soir même, c'est fait. Le 7 mai, une nouvelle demande : un code à intégrer directement dans Swing, l'outil de publication du journal. Le 11 mai, un bouton « Publier » génère ce code. Une semaine, du premier essai à l'outil prêt à servir.
Le 18 mai, la réponse arrive par courriel :
« Ça marche ! Tu nous enlèves une (grosse) épine du pied. Un grand merci de la part de toute l'équipe des sports. »
Yves-Marie Théréné, courriel du 18 mai 2026
« Je dépose, et c'est fini »
Le service s'en sert ponctuellement, pour les courses dont Le Télégramme est partenaire. Chaque fois, trois gestes suffisent.
- Le journaliste dépose le fichier de résultats, tel qu'il l'a reçu.
- L'application lui présente les colonnes ; il choisit celles qu'il veut : place, nom, prénom, club, temps.
- Elle lui rend un code d'intégration, qu'il colle tel quel dans l'article en ligne.
« Je dépose dessus, il me liste les divers champs, et derrière je reçois le code », résume Yves-Marie Théréné. Son mot pour qualifier l'outil ne fait pas dans la nuance :
« Ça, c'est une révolution. »
« Facilement 1 000, 2 000 clics »
L'enjeu n'est pas anecdotique pour un journal. Les classements font venir les lecteurs sur le site, et ils reviennent à chaque course. « Les gens sont demandeurs, notamment dans le running. Sur des toutes petites courses à pied, tu fais facilement 1 000, 2 000 clics. » Davantage sur les grandes épreuves.
Sans l'IA, cette tâche n'existerait tout simplement pas.
« On arrive à offrir à nos lecteurs ce qu'ils demandent. Et nous, ça nous simplifie la vie. On peut faire des choses qu'on avait abandonnées parce que c'était trop compliqué, tout simplement. »
Yves-Marie Théréné
Yves-Marie Théréné se dit « assez bluffé », et prêt à aller plus loin. « Je pense qu'il y a une multitude de choses à faire encore. »
Un bémol, les droits du running
Tout n'est pas réglé pour autant, et le journaliste le signale lui-même. En cyclisme, les classements viennent des organisateurs, sans difficulté. En course à pied, ils appartiennent souvent aux sociétés de chronométrage. « Si on veut les publier, il faut à un moment ou à un autre qu'on leur demande l'autorisation. » L'outil règle le problème technique, pas la question des droits.
Le mot de la fin
Un besoin dit à voix haute en formation, une semaine de mise au point, une tâche abandonnée qui revient. Quand je lui ai expliqué comment l'outil avait été fabriqué, Yves-Marie Théréné a répondu en deux mots :
« C'est bluffant ! »
Ce qui relevait d'un savoir très technique, réservé à ceux qu'on appelait les informaticiens ou les codeurs, est désormais à la portée de tous. Avec l'IA, chacun peut se créer des applications sur mesure. Il suffit d'un compte payant, de beaucoup de curiosité et d'un peu d'audace. En quelques heures, on se fabrique des applications, des prototypes qui fonctionnent.