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Le point de départ

Comme presque partout, des usages de l'IA avaient déjà commencé, individuels, discrets, parfois le soir à la maison. Le travail a consisté à les faire remonter, à les outiller et à les partager.

L'entreprise a d'abord formé des volontaires de chaque service, par petites vagues, sur plusieurs mois. Puis nous avons cartographié les tâches réelles, avant même de parler d'outils. 39 personnes ont été auditionnées dans 16 services, sur leurs tâches chronophages, irritantes, perfectibles et sur celles qui ne sont jamais faites faute de temps ou de moyens. Chaque équipe a ensuite travaillé entre pairs, sur ses propres documents, ses propres rapports, ses propres cas. Ce qu'on mesure neuf mois plus tard suit, poste par poste.

Matrice de priorisation issue de l'audit, 84 bulles colorées positionnées selon le gain attendu et la facilité de mise en œuvre.
La matrice de priorisation issue de l'audit, générée par l'application Portulan. Chaque bulle est une tâche relevée en entretien, 84 en tout. Plus une bulle est haute, plus le gain attendu est grand. Plus elle est à droite, plus la tâche est facile à confier à l'IA. On commence par le coin en haut à droite.

Aux ressources humaines, 70 heures par an d'économisées et un usage qui se propage

Le service mène environ 200 entretiens annuels, 60 recrutements et une centaine d'accueils de stagiaires. La DRH a commencé par le recrutement, puis a étendu l'usage de proche en proche. Le compte, établi avec elle, s'élève à environ 70 heures gagnées par an sur la préparation des entretiens annuels et des réunions de CSE, auxquelles s'ajoutent 45 heures sur six mois pour l'accueil des nouveaux salariés et près de 20 heures sur des actions internes. Autour d'elle, l'usage s'est propagé à ses collègues sans plan de déploiement, simplement par mimétisme.

À la sécurité, dix jours par an sont réinvestis là où ça compte

Le responsable sécurité couvre l'ensemble du site, ateliers et maintenance compris. La rédaction de son rapport hebdomadaire de visite lui fait économiser 1 h 30 chaque semaine, soit environ dix jours par an. Ce temps ne s'est pas évaporé : « Ça me libère du temps pour d'autres tâches que je faisais traîner. Ça me laisse du temps pour faire les analyses de poste d'opérateurs. J'en ai fait une aujourd'hui, et j'ai pu la faire du début à la fin. » Une analyse de poste examine tous les risques encourus par les opérateurs, du démarrage à l'arrêt de la production. Ce qui compte, dit-il, ce n'est pas le temps, c'est la qualité. Le temps que l'IA libère sur les comptes rendus se réinvestit dans la sécurité physique des ouvriers.

La même personne a appris à son assistant IA la topographie de l'usine, atelier par atelier, ligne par ligne. « Ça m'évite de lui réexpliquer à chaque fois. Quand je repars de l'atelier numéro 2, elle connaît l'atelier avec ses différentes lignes de production. » Ses rapports se scindent désormais par service et chacun part vers le bon destinataire.

Au commercial, l'IA est devenue le premier réflexe de préparation

« Ce que j'aurais mis trois jours à comprendre, il me l'a donné en trente secondes. » Face à un prospect sur un marché inconnu, l'IA a livré au commercial des informations sur le fonctionnement de la machine, le nom des pièces et des brevets déposés. Le même commercial assiste aussi trois à cinq salons professionnels par an. Dorénavant, quand il ne peut pas s'y rendre, il en fait ressortir les grands axes avec l'IA, puis creuse ce qui concerne son marché grâce à ses capacités de recherche et d'analyse. Il refuse pourtant d'y voir un substitut au terrain. Sur les salons, dit-il, « la donnée est meilleure, ce que fait l'IA c'est du plus ». C'est exactement l'usage qu'on veut installer. L'outil vient en plus du métier, jamais à sa place.

À la qualité, une qualification acquise

Un technicien s'est formé seul, avec l'IA, aux incertitudes de mesure, un sujet « sur lequel normalement on met des ingénieurs à plein temps ». Dorénavant, le niveau de précision d'une mesure est renforcé en interne et devient directement opposable à un client qui le contesterait. Autre action en cours de déploiement : l'automatisation de la rédaction des certificats de conformité. Elle fera gagner huit minutes par certificat, sur une dizaine de certificats par semaine, soit un gain attendu d'environ neuf jours par an. Dans le même service, un autre technicien mène désormais lui-même ses échanges techniques avec les fournisseurs allemands, dans leur langue.

En production, mieux écouter plutôt qu'aller vite

Les entretiens annuels de progrès durent deux heures à deux heures trente par salarié et ce sont les animateurs d'équipe qui les mènent. Depuis cette année, ils sont enregistrés avec l'accord de chacun, puis restitués en synthèse structurée, relue et corrigée par le salarié. « Je ne vais pas dire qu'on a gagné du temps », explique le responsable de la production des produits finis, « mais on a mieux écouté le salarié. » Et il pointe ce qui change tout : « Il se dit plein de choses, et on note très peu de choses. » Ce qui se perdait à l'oral remonte enfin ; la responsable RH lit l'intégralité des synthèses et constate que « ça amène un peu plus de confiance ».

« On a vu le changement depuis ton passage. Tout le monde va vers ça, dans tous les services. »

Ce qui est mesuré figure ci-dessus, poste par poste et je n'additionnerai pas ces chiffres. Les périmètres ne sont pas comparables. Le total serait impressionnant mais faux.

Les limites qu'on a posées

Il existe des tâches où l'IA ne doit pas intervenir et cette conviction s'éprouve sur le terrain. La DRH refuse d'enregistrer un entretien préalable à licenciement, parce que certains moments exigent qu'il n'y ait dans la pièce que les personnes concernées. Un salarié a refusé l'enregistrement de son entretien annuel et on s'est adapté à lui sans discussion. Le savoir-faire de l'entreprise reste lui aussi hors de la machine. Un commercial le résume ainsi : « On peut parler des composants, oui, mais on ne donnera pas la recette. »

Ce qui reste à faire

Tout n'a pas pris. Un outil de comparaison de plans techniques a été abandonné, jugé peu fiable. À la question « Qu'est-ce qu'il vous faudrait pour aller plus loin ? », la réponse la plus fréquente tient en un mot : du temps. La confidentialité freine encore certains usages, non par excès de règles mais par absence de règle. « C'est toujours compliqué de savoir ce qu'on peut dire et ne pas dire. » Transformer ces réussites individuelles en pratique collective, avec un cadre, est précisément l'objet de la troisième phase de la méthode Portulan.

Cette page est un point d'étape. Elle montre quelques-uns des progrès mesurés, pas tous. La série d'entretiens se poursuit et l'étude s'enrichira.

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